Jigoro Kano : le fondateur du judo, sa vie et son héritage

Il y a un nom qu'on prononce avec une nuance de respect dans tous les dojos du monde, du club de quartier au tatami olympique : celui de Jigoro Kano. Le judo qu'on enseigne aujourd'hui, des premiers ukemis du débutant jusqu'au combat finale des Jeux, est l'œuvre d'un seul homme. Pas un guerrier au sens où on l'imagine, plutôt un intellectuel petit et frêle qui a passé sa vie à réfléchir à ce qu'un art martial pouvait apprendre à un être humain. Spécialiste des arts martiaux à Toulouse depuis 1996, on voit régulièrement passer dans la boutique des judokas qui pratiquent depuis vingt ans sans connaître précisément l'histoire de leur discipline. C'est dommage, parce que comprendre Kano, c'est comprendre pourquoi le judo n'est pas une simple suite de techniques.

L'enfance d'un intellectuel fragile

Jigoro Kano naît le 28 octobre 1860 à Mikage, dans la préfecture de Hyogo, dans une famille aisée de producteurs de saké. Le Japon vit alors les dernières années du shogunat. Son père, fonctionnaire éclairé, lui transmet le goût des études et l'envoie tôt à Tokyo pour suivre une éducation classique mêlant chinois, anglais et matières occidentales.

Mais Kano est un enfant petit et de constitution fragile. Au pensionnat, il subit des brimades qu'il ne peut pas rendre physiquement. Cette frustration sera décisive : à 17 ans, il décide d'apprendre le jujitsu, l'art ancestral des samouraïs, alors en plein déclin dans un Japon qui se modernise à marche forcée. Il étudie d'abord auprès de Hachinosuke Fukuda, maître de l'école Tenjin Shin'yō-ryū, puis poursuit avec Masatomo Iso. Plus tard, il s'initie au Kitō-ryū sous Tsunetoshi Iikubo, qui lui transmet l'essence des projections.

De cette double formation, Kano retient une intuition forte : le jujitsu contient des trésors techniques, mais il manque d'unité, de méthode pédagogique, et il traîne une réputation sulfureuse de pratique de voyous. Il faut le repenser.

1882 : la naissance du Kodokan et du judo

En février 1882, à 22 ans seulement, Kano ouvre son propre dojo dans une dépendance du temple bouddhiste Eishō-ji, à Tokyo. Douze tatamis, neuf élèves. Il le baptise Kodokan, littéralement « l'école pour étudier la Voie ». Le nom n'est pas anodin. Là où le jujitsu classique enseigne le jutsu (la technique), Kano propose le do (la voie), une démarche de transformation personnelle qui dépasse le simple apprentissage du combat.

Concrètement, il fait deux choses. D'abord, il élimine les techniques les plus dangereuses du jujitsu (frappes vitales, certaines luxations articulaires) pour permettre un entraînement réaliste et répété sans blesser les partenaires. Ensuite, il organise tout ce qui reste en un système cohérent : une pédagogie progressive, un classement des techniques en catégories (projections, contrôles au sol, étranglements, clés articulaires), et un système de progression par grades. Le judo moderne est né. Pour comprendre ce qui distingue le judo des autres arts martiaux héritiers du jujitsu, l'article L'essence du judo complète utilement ce portrait.

Seiryoku Zenyo et Jita Kyoei : les deux principes fondateurs

Kano n'a pas seulement codifié des techniques. Il a posé deux principes qui irriguent encore l'enseignement du judo aujourd'hui.

Seiryoku Zenyo (精力善用), « meilleur emploi de l'énergie », est l'idée que la victoire ne vient pas de la force brute mais de l'intelligence d'application. C'est ce qui permet à un judoka léger de projeter un adversaire plus lourd : utiliser le déséquilibre, le timing, la mécanique du corps. Au-delà du tatami, Kano voyait dans ce principe une règle de vie. Travailler efficace plutôt que travailler dur.

Jita Kyoei (自他共栄), « entraide et prospérité mutuelle », pose que l'on grandit avec son partenaire, jamais contre lui. Le judo, dans la pensée de Kano, n'est pas un sport pour écraser l'adversaire mais une pratique où chacun élève l'autre. Cette philosophie est au cœur du code moral du judo tel qu'il est encore récité dans les clubs français.

On peut trouver cette dimension philosophique surannée, jusqu'au moment où l'on voit un cours d'enfants : c'est très précisément ce qui distingue un dojo de judo d'une salle de combat ordinaire.

Les dates clés de Jigoro Kano

Année Événement
1860 Naissance à Mikage, préfecture de Hyogo
1877 Début de l'apprentissage du jujitsu (Tenjin Shin'yō-ryū)
1882 Fondation du Kodokan au temple Eishō-ji à Tokyo
1886 Tournoi de la police de Tokyo, le Kodokan s'impose
1889 Premier voyage en Europe pour diffuser le judo
1909 Premier Asiatique membre du Comité international olympique
1922 Création de la Société pour la diffusion du judo (Kodokan Bunkakai)
1938 Décès en mer à bord du Hikawa Maru, à 77 ans

Le tournoi de 1886 : le moment où le judo prend le pas

Pendant les premières années du Kodokan, le judo reste une école parmi d'autres dans un paysage encombré d'écoles de jujitsu. Le tournant a lieu en 1886. La police métropolitaine de Tokyo, qui cherche à choisir un art martial pour la formation de ses agents, organise une grande confrontation entre les meilleures écoles du moment.

Le Kodokan affronte notamment l'école Totsuka, une école de jujitsu réputée. Les chiffres exacts varient selon les sources, mais le résultat ne fait aucun doute : les élèves de Kano l'emportent très largement. Cette victoire institue le judo comme méthode officielle dans la police, l'armée puis l'éducation nationale japonaise. En l'espace de quelques années, ce qui n'était qu'un petit dojo de Tokyo devient la référence du Japon entier.

Un voyageur infatigable au service de la diffusion mondiale

Kano comprend très tôt que le judo, pour survivre, doit s'exporter. Dès 1889, il entreprend son premier voyage en Europe. Suivront des dizaines d'autres déplacements, en Europe, en Amérique du Nord, en Asie. Il fait des démonstrations à Paris, à Londres, à Berlin. Il envoie ses meilleurs élèves implanter le judo aux quatre coins du monde.

C'est cette diffusion méthodique qui explique pourquoi le judo s'installe durablement quand d'autres arts martiaux japonais peinent à passer les frontières. La France, qui découvre le judo via Mikinosuke Kawaishi dans les années 1930, devient l'une des plus grandes nations judo au monde. L'industrie japonaise du judogi suit le même mouvement : Mizuno, fondée en 1906, accompagne la diffusion internationale avec des kimonos de compétition qui équipent encore les podiums olympiques.

Kano et le rêve olympique

En 1909, Kano devient le premier Asiatique membre du Comité international olympique. Il y défend deux causes : faire entrer le Japon dans le mouvement olympique (chose acquise dès 1912 avec Stockholm), et y faire admettre le judo. Le combat sera plus long.

Il œuvre toute sa vie à cette reconnaissance et obtient en 1936, à Berlin, la promesse que les JO de Tokyo de 1940 incluront le judo. C'est en revenant d'une réunion du CIO consacrée à cette préparation, à bord du Hikawa Maru, que Kano meurt en mer le 4 mai 1938, à 77 ans. Une pneumonie, dit-on. Il ne verra jamais le judo aux Jeux. Les JO de 1940 seront annulés à cause de la guerre, et il faudra attendre 1964, presque trente ans plus tard, pour que Tokyo accueille enfin les premiers JO avec le judo au programme. Anton Geesink, un Néerlandais, y inflige aux Japonais une défaite historique en finale du toutes catégories, marquant le moment où le judo devient véritablement mondial.

L'héritage de Kano aujourd'hui

On ne se rend pas toujours compte de la quantité de choses qui viennent directement de Kano lorsqu'on entre dans un dojo. Le système des ceintures noires (dan) et de couleur (kyu) pour marquer la progression, c'est lui. Le port du judogi blanc, le tatami, les saluts d'ouverture et de clôture, le vocabulaire japonais en arbitrage, le rôle pédagogique du senpai vis-à-vis du kohai, tout cela est l'héritage direct du Kodokan. La progression par ceintures que connaît un enfant qui débute aujourd'hui est née dans l'esprit de Kano à la fin du XIXe siècle.

Le Kodokan existe toujours, à Tokyo, dans un grand bâtiment moderne d'arts martiaux où les hauts gradés du monde entier viennent se perfectionner. Plus de 50 millions de pratiquants à travers le monde s'inscrivent dans la lignée de Kano. La France compte environ 500 000 licenciés, dont des champions comme Teddy Riner ou les judokas de l'équipe de France féminine qui portent ces principes au plus haut niveau.

Et puis il y a ce que Kano a refusé de faire et qui, paradoxalement, fait la valeur de son œuvre : il n'a jamais transformé le judo en spectacle. Il a tenu bon sur la dimension éducative, sur l'idée que la chute apprend autant que la projection, que l'on s'incline avant et après chaque combat parce que l'adversaire est aussi celui qui nous fait progresser.

Pour aller plus loin

Pour prolonger la découverte, plusieurs articles approfondissent les aspects techniques et culturels qu'évoque ce portrait : le lexique des termes japonais que Kano a fixés, les techniques de base codifiées dans le Gokyo, et pourquoi commencer le judo aujourd'hui. Côté pratique, la collection complète de kimonos de judo regroupe les modèles adaptés à tous les niveaux, du débutant à la compétition internationale.

En pratique

Connaître Kano, ce n'est pas un supplément d'âme pour judokas érudits. C'est comprendre pourquoi, après deux ans de cours, on commence à voir des choses qu'on ne soupçonnait pas : que la souplesse vaut mieux que la force, que l'on apprend autant de ses défaites que de ses victoires, que le judogi blanc rappelle qu'on entre sur le tatami à égalité, quel que soit son niveau social. Kano a passé sa vie à essayer de faire passer ces idées par le corps plutôt que par les mots. C'est sans doute pour cela qu'elles tiennent encore aujourd'hui, plus d'un siècle après l'ouverture du premier Kodokan.

Questions fréquentes sur Jigoro Kano

Pourquoi Jigoro Kano est-il appelé le père du judo ?

Parce qu'il a créé le judo de toutes pièces en 1882, à partir des techniques de plusieurs écoles de jujitsu qu'il avait étudiées. Il a éliminé les techniques les plus dangereuses, codifié un programme pédagogique progressif, et formulé les deux principes philosophiques (Seiryoku Zenyo et Jita Kyoei) qui distinguent encore aujourd'hui le judo des autres arts martiaux.

Quelle est la différence entre le jujitsu et le judo ?

Le jujitsu est l'art martial ancestral des samouraïs, orienté vers le combat réel et incluant des techniques très dangereuses. Le judo est l'évolution moderne créée par Kano : mêmes racines techniques, mais une sélection orientée vers l'entraînement répété sans blessure et vers l'éducation. La distinction tient dans les suffixes japonais : jutsu (la technique) contre do (la voie).

Qu'est-ce que le Kodokan ?

C'est le dojo fondé par Kano à Tokyo en 1882, devenu l'institution mondiale de référence du judo. Le Kodokan actuel est un grand bâtiment moderne au cœur de Tokyo, qui forme les hauts gradés du monde entier et conserve la mémoire technique et historique du judo.

Kano est-il vraiment à l'origine des ceintures de couleur ?

Oui. C'est lui qui a inventé le système des dan (ceintures noires, du 1er au 10e) et des kyu (grades inférieurs marqués par des ceintures de couleur), pour donner aux pratiquants des étapes de progression visibles. Le système s'est ensuite étendu à presque tous les arts martiaux modernes, du karaté au taekwondo.

Pourquoi Kano n'a-t-il pas vu le judo aux JO ?

Il a obtenu en 1936 la promesse que les JO de Tokyo 1940 incluraient le judo, mais il est mort en mai 1938 en revenant d'une réunion du CIO. Les JO de 1940 ont ensuite été annulés à cause de la guerre. Le judo n'est devenu olympique qu'en 1964, lors des JO de Tokyo, presque trente ans après le décès de son fondateur.

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