En 1922, un instituteur d'une cinquantaine d'années venu d'Okinawa monte sur l'estrade d'une grande démonstration d'arts martiaux à Tokyo. Il n'a ni le prestige ni les réseaux des grands maîtres japonais présents. Pourtant, c'est ce jour-là que le karaté cesse d'être un art local pour entamer sa conquête du monde. L'homme s'appelle Gichin Funakoshi, et sans lui, le karaté tel qu'on le pratique aujourd'hui, des dojos de quartier aux Jeux olympiques, n'existerait tout simplement pas. Spécialiste des arts martiaux à Toulouse depuis 1996, on croise son héritage chaque jour, derrière chaque karategi et chaque salut au dojo.
Okinawa, le berceau d'un art discret
Pour comprendre Funakoshi, il faut remonter à Okinawa, cet archipel au sud du Japon longtemps indépendant et tourné vers la Chine. On y pratiquait un art de combat à mains nues appelé le « te » (la main), nourri d'influences chinoises, transmis discrètement, parfois en secret, d'un maître à quelques élèves. Ce n'était pas un sport, mais une méthode de défense personnelle doublée d'une discipline du corps et de l'esprit. C'est cet art qu'on appelait « tode », la main de Chine, que le jeune Funakoshi allait apprendre.
L'homme : un instituteur rigoureux
Né à Shuri en 1868, de constitution fragile dans son enfance, Gichin Funakoshi devient instituteur, métier qu'il exercera longtemps. Il étudie auprès de deux grands maîtres d'Okinawa, Anko Itosu et Anko Azato, dont il retient autant la technique que l'exigence morale. De sa formation d'enseignant, il garde le goût de la transmission claire et de la discipline : c'est un homme de méthode, pas un bretteur. Cette rigueur d'éducateur expliquera en grande partie sa capacité à structurer et à diffuser un savoir jusque-là informel.
1922 : le tournant de Tokyo

Invité à présenter le karaté d'Okinawa lors d'une grande manifestation à Tokyo, Funakoshi fait forte impression. Il démontre même son art devant Jigoro Kano, le fondateur du judo, au sein de son institution, le Kodokan. La rencontre est symbolique : le créateur du judo moderne reconnaît la valeur de cet art venu du sud. Encouragé, Funakoshi choisit de rester au Japon pour enseigner, plutôt que de rentrer à Okinawa. Il a la cinquantaine, il recommence presque tout : c'est le début de la diffusion nationale du karaté.
De la « main de Chine » à la « voie de la main vide »
L'apport le plus profond de Funakoshi est peut-être une affaire d'écriture, et elle change tout. Il fait évoluer les caractères qui désignent l'art : de « karate » au sens de « main de Chine » vers « karate » au sens de « main vide ». Et il y ajoute le suffixe « do », la voie. Le karaté devient le « karate-do », la voie de la main vide, au même titre que le judo ou le kendo sont des voies. Ce glissement inscrit le karaté dans la grande famille des budo japonais : une discipline qui forme l'homme autant qu'elle entraîne le combattant. On passe de la technique pure à une démarche de progrès personnel.
Les vingt préceptes : la colonne vertébrale morale
Funakoshi a laissé un cadre éthique qui structure encore le karaté : les vingt préceptes (le Niju kun). Le plus célèbre résume sa pensée : « il n'y a pas de première attaque en karaté ». Autrement dit, le karaté est un art de défense, jamais d'agression. Un autre principe ouvre et ferme chaque séance dans les dojos traditionnels : le karaté commence et finit par le respect. Ce ne sont pas des formules décoratives : ce sont les règles qui distinguent un art martial d'une simple méthode pour frapper.
Shotokan : le style né de son nom de plume
Funakoshi signait ses poèmes de calligraphie sous le nom de « Shoto », qu'on peut traduire par « vagues de pins », en souvenir du vent dans les pins de sa jeunesse. Quand ses élèves construisent un dojo à son intention, ils le nomment naturellement « Shotokan », la maison de Shoto. Le style de karaté issu de son enseignement portera ce nom. Le Shotokan, avec ses postures basses, ses déplacements puissants et ses techniques amples, est aujourd'hui l'un des styles de karaté les plus pratiqués au monde. La structure qui en découlera, la Japan Karate Association, jouera un rôle majeur dans sa diffusion internationale.
Un héritage toujours vivant
okinawa
Funakoshi meurt en 1957, mais son influence n'a fait que croître. Le karaté compte aujourd'hui des millions de pratiquants sur tous les continents et a même fait son entrée aux Jeux olympiques. Chaque fois qu'un débutant enfile son premier karategi, noue sa ceinture et salue avant de monter sur le tatami, il perpétue les codes posés par cet instituteur d'Okinawa. Pour qui veut creuser sa pensée, ses textes de référence sont disponibles, comme L'Essence du karaté-do ou Karaté-do Nyumon, parmi les ouvrages de notre bibliothèque karaté.
Son histoire prolonge celle d'autres grands fondateurs, à commencer par Jigoro Kano et le judo. Et pour replacer le karaté dans sa grande histoire et ses différents styles, on en fait le tour dans notre article dédié à l'histoire du karaté et de ses formes.
Questions fréquentes
Qui était Gichin Funakoshi ?
Un maître de karaté originaire d'Okinawa, né en 1868, instituteur de profession, considéré comme le père du karaté moderne. C'est lui qui a introduit et structuré le karaté au Japon à partir de 1922.
Pourquoi parle-t-on de « main vide » ?
Funakoshi a fait évoluer le sens du mot karaté, de « main de Chine » vers « main vide », et y a ajouté la notion de « voie » (do). Le karaté devient ainsi une discipline de développement personnel autant qu'un art de combat.
Quel lien entre Funakoshi et le style Shotokan ?
Shotokan signifie « la maison de Shoto », Shoto étant le nom de plume de Funakoshi. Le style issu de son enseignement a pris ce nom : c'est aujourd'hui l'un des karatés les plus répandus au monde.
Que sont les vingt préceptes ?
Un ensemble de principes éthiques laissés par Funakoshi pour guider le pratiquant. Le plus connu affirme qu'il n'y a pas de première attaque en karaté : l'art est pensé pour la défense, pas l'agression.
Funakoshi a-t-il rencontré le fondateur du judo ?
Oui. Lors de son passage à Tokyo, il a présenté le karaté à Jigoro Kano au Kodokan. Cette reconnaissance par le créateur du judo a contribué à la légitimité du karaté au Japon.

